Pourquoi les végans devraient se préoccuper de la souffrance dans la nature

Article original: http://reducing-suffering.org/why-vegans-should-care-about-suffering-in-nature/

Traduction libre par Raphaël Pesah

Résumé

 

On part souvent du principe que les droits des animaux et l’écologie vont de pair. Pourtant, une division profonde entre ces deux philosophies voit le jour face au problème de la souffrance des animaux dans la nature. Alors que les écologistes ne souhaitent généralement pas intervenir dans la nature, les défenseurs des animaux devraient soutenir les recherches qui visent à déterminer s’il y a des moyens de réduire les souffrances que les animaux endurent. Étant donné qu’il est plausible que le total des souffrances dépasse le total des plaisirs, pour les animaux les plus petits et les plus nombreux, l’humanité devrait y réfléchir à deux fois avant de propager la vie dans de nouvelles régions.

 

Sommaire

1.Résumé

2.Introduction

3.Écologie vs. droits des animaux

4.“Naturel” ne signifie pas “bien”

5.Sommes-nous incapables d’avoir un impact sur la souffrance des animaux sauvages ?

 

Introduction

 

Quand j’étais enfant, j’adorais regarder des documentaires sur la nature. Je trouvais que les scènes dans lesquelles les prédateurs pourchassaient leurs proies étaient particulièrement excitantes. J’étais attristé d’apprendre que les humains détruisaient leurs habitats, puisque je considérais la nature comme belle et fragile. Adolescent, j’ai écrit des lettres au Congrès pour défendre la conservation de plusieurs régions sauvages. Je pensais devenir à terme un activiste écologiste, parce que je croyais que la protection de l’environnement était un des moyens les plus efficaces d’aider les générations futures.

 

Puis, en 2005, j’ai découvert les droits des animaux, et tout a changé.

Dans un premier temps, je pensais que le soucis des animaux allait de pair avec l’écologie. Un des premiers livres que j’ai lu sur la libération animale était Questions d’éthique pratique de Peter Singer, qui non seulement s’oppose au spécisme mais soutient aussi la préservation des écosystèmes. La plupart des véganes sont des écologistes et utilisent souvent des arguments écologiques pour défendre la réduction de la consommation de viande. Il semblait naturel d’affirmer que les humains devait arrêter de nuire aux animaux en détruisant leurs habitats. Et, me semblait-il, puisque le bonheur des animaux est important dans l’absolu, détruire leurs habitats aboutit à une grande perte de plaisir, pour les animaux sauvages qui auraient pu exister. Je pensais que mon nouveau souci des animaux renforçait mon écologisme déjà existant.

Écologie vs. droits des animaux

 

Quelques mois après m’être rendu compte que les animaux méritaient notre considération morale, j’ai commencé à voir des contradictions entre les droits des animaux et l’écologie. Certaines des différences entre les deux idéologies sont bien connues. Un exemple classique concerne la chasse des cerfs en surpopulation, qui est généralement soutenue par les écologistes tandis que les activistes des droits des animaux s’y opposent.

 

Mais en réalité, le problème le plus important est la souffrance largement répandue des animaux sauvages. Les écologistes chérissent l’équilibre écologique entre les proies, les prédateurs, les parasites et les pathogènes. Mais si on a une forte empathie pour les animaux en tant qu’individus, on s’aperçoit de l’horreur qu’implique d’être mangé vivant, de mourir de malnutrition, ou de succomber à un virus mortel. On lutte à juste titre contre les maladies qui touchent les humains, telles que le VIH, et on se sent révolté face aux morts humaines causées par des catastrophes naturelles, bien que la surpopulation humaine soit l’un des plus grands facteurs de destruction de l’environnement. Alors pourquoi fait-on deux poids, deux mesures, quand il s’agit de maladies ou de catastrophes qui touchent les animaux sauvages ?

 

Les humains, même lorsqu’ils étaient des chasseurs-cueilleurs, profitaient d’une vie plutôt bonne en comparaison de celle de la plupart des animaux: une partie raisonnable des bébés atteignaient l’âge adulte; le risque de se faire tuer par un prédateur était relativement faible; et la durée de vie se mesurait en décennies, ce qui permettait aux individus de vivre pendant une longue période, avant de connaître la souffrance qui accompagne la mort.

 

Malheureusement, la plupart des animaux n’ont pas autant de chance. Pour de nombreuses espèces, les individus adultes ne vivent pas plus de quelques années. Dans une population stable, une mère donne généralement naissance à de nombreux petits, qui en moyenne meurent tous avant de se reproduire, sauf deux d’entre eux. Les animaux du bas de la chaîne alimentaire peuvent rester sur leurs gardes très longtemps, à l’affût du danger. Et les rencontres avec des prédateurs peuvent générer des dégâts psychologiques durables similaires au syndrome de stress post-traumatique.

La situation est encore pire pour les animaux qui sont en nombre supérieur: les poissons de petite taille, les insectes, etc. Les insectes adultes vivent souvent quelques mois au maximum, et chaque mère donne naissance à des dizaines voire à des centaines de petits. En moyenne, un insecte qui vient de naître va vivre quelques jours ou quelques semaines seuleme
nt avant de mourir, peut-être atrocement,
de la prédation, du cannibalisme, des parasites, ou du climat rude.

 

En prenant conscience de cela, je perdis ma confiance dans l’idée selon laquelle les animaux font globalement l’expérience de plus de plaisir que de souffrance dans la nature. En effet, je conclus que l’opposé avait plus de chances d’être vrai. Comme Yew-Kwang Ng l’écrit: “dans une perspective évolutive, la supériorité du total des souffrances face au total des plaisirs est le résultat d’une nature qui cherche à faire des économies”. Cela remis en cause mes efforts écologistes du passé. Au cours des années précédentes, pendant lesquelles j’avais milité en faveur de la préservation des habitats, il est possible que j’aie en réalité accru la souffrance.

 

“Naturel” ne signifie pas “bien”

 

De nombreux véganes s’opposent au meurtre d’animaux par les humains, mais acceptent que des animaux en tuent d’autres dans la nature. Par exemple, Marc Bekoff est “contre la chasse, particulièrement par des gens qui peuvent se passer de cette nourriture”, mais il est favorable à la réintroduction de prédateurs: “nous devons faire de la place aux loups et aux autres carnivores qui viennent d’endroits dont ils avaient été éradiqués et qu’ils recolonisent”.

 

Si on suit cette logique, le fait qu’un humain mange un poisson n’est pas acceptable, mais le fait qu’un pingouin mange plusieurs kilos de poisson par jour l’est. Le fait que les humains chassent un cerf n’est pas acceptable, mais le fait que des loups chassent un cerf l’est. Pourtant, pour le poisson et le cerf, se faire tuer provoque une sensation horrible, qui que soit le chasseur. (En effet, il est possible qu’être démembré par des loups fasse plus souffrir que de se faire tirer dessus.)

 

Une réponse courante affirme que la prédation dans la nature est différente de la chasse humaine parce que les prédateurs ont besoin de viande pour survivre. Comme Katelynn Chambers le dit: “la comparaison entre les lions qui mangent des gazelles et les humains qui mangent des animaux est très faible. Le débat entier concerne la justification morale de manger des animaux SANS en avoir besoin. Les lions ont BESOIN de manger les gazelles. S’ils ne le faisaient pas, ils finiraient par mourir.” Mais nous n’avons pas la même logique dans les situations qui concernent les humains. Supposons qu’un lion affamé attaque un humain. Est-ce que nous le laisserions faire simplement parce que le lion a besoin de nourriture ?

 

Le conflit entre le droit à la nourriture d’un prédateur et le droit de ne pas être mangé d’une proie n’est pas équilibré: un loup tue 20 cerfs par an en moyenne. Arthur Schopenhauer avait conscience de l’asymétrie entre les intérêts des prédateurs et ceux des proies quand il a écrit:

 

Certains disent que dans ce monde le plaisir dépasse la douleur; ou que les deux s’équilibrent à tout prix. Si le lecteur souhaite savoir rapidement si cette affirmation est vraie, qu’il compare les sensations respectives de deux animaux, dont l’un est en train de manger l’autre.

 

(Cette citation ne devrait pas être comprise dans un sens littéral, puisqu’elle ne mentionne pas le fait que les proies peuvent profiter des parties agréables de leurs vies avant de mourir.)

 

Beaucoup de gens croient, implicitement ou explicitement, que ce qui est naturel est bien. Les véganes rejettent ce cadre moral quand il est utilisé pour défendre l’omnivorisme justifié par le fait que les humaine soient naturellement omnivores. Pourtant certains défenseurs des animaux ne prennent pas la peine de rejeter l’appel à la nature quand il s’agit de la souffrance des animaux sauvages. Par exemple, en expliquant pourquoi PETA ne manifeste pas contre la prédation des lions, une personne écrivait: “[L’élevage industriel] n’est pas naturel. Que les lions mangent les gazelles, c’est naturel. Un autre répétait: ”Les lions le font pour survivre et c’est naturel.”

 

Mais la nature n’est pas optimisée pour la compassion; elle est optimisée par les forces froides et brutales de l’évolution. Comme Richard Dawkins le note: “L’univers que nous observons a précisément les propriétés qu’on peut en attendre, s’il n’y a, au fond, aucun projet, aucun but, pas de Bien et de Mal, rien qu’une indifférence aveugle et sans pitié.” Au lieu de choisir seulement de préserver les violences de la nature comme le prônent les écologistes, nous devrions nous intéresser à l’impact des différentes politiques environnementales sur le bien-être des animaux, et soutenir davantage, après des recherches attentives, celles dont on peut attendre une réduction de la souffrance des animaux sauvages.

Sommes-nous incapables d’avoir un impact sur la souffrance des animaux sauvages ?

 

Peter Singer s’est dit sceptique quant à la possibilité de changer la nature pour aider les animaux sauvages: “pour des raisons pratiques je suis plutôt certain, à en juger par les tentatives précédentes de l’homme de façonner la nature à ses propres fins, qu’en touchant à la vie sauvage, nous avons plus de chance d’augmenter le total des souffrances que de le faire baisser.” Mais si, comme cela semble plausible, il y a plus de souffrances que de plaisirs dans la nature, alors cette affirmation est incorrecte, dans la mesure où l’appropriation par les humains d’habitats peuplés par les animaux sauvages a réduit la souffrance des animaux sauvages, même sans que cela soit l’intention des humains. D’après un rapport publié en 2014 par “Living Planet”: “la taille des populations animales a diminué de moitié […] au cours des 40 dernières années.” Et une tendance similaire se confirme pour les invertébrés.

 

Il y a des raisons de se soucier de l’impact écologique de l’humanité. Par exemple, le changement climatique va accroître le risque d’instabilité à l’échelle mondiale et de guerres dans les décennies à venir, ce qui nuirait non seulement aux humains à court terme mais pourrait aussi aboutir à une situation durablement plus mauvaise  pour la vie sentiente dans un futur lointain. Il est important de trouver un équilibre entre des valeurs antagonistes quand il s’agit de choix environnementaux. Mais nous devrions au moins prendre en considération la souffrance des animaux sauvages plutôt que d’être centré exclusivement sur les problèmes des humains, ou de partir du principe que les animaux sauvages vivent généralement de bonnes vies.

 

Des milliards de vertébrés et un nombre d’invertébrés de l’ordre de 1015 souffrent en ce moment même tout autour du globe. C’est une tragédie urgente, mais malheureusement ce n’est pas le pire des scénarios. Certains futurologues envisagent de propager la vie dans d’autres planètes, par exemple par la terraformation ou l’ensemencement planétaire. D’autres envisagent de simuler un nombre considérable de vies dans le future, ce qui inclut des populations très nombreuses d’animaux sauvages ou d’autres créatures sentientes. En général, on accorde peu de considération aux expériences subjectives que ces animaux vivraient alors. Le moyen le plus facile et le plus important de réduire la souffrance des animaux sauvages est d’éviter qu’elle soit étendue.

 

Les autorités religieuses se sont demandées à travers l’histoire: Pourquoi Dieu permet-il tant de souffrance dans la nature ? Si nous propageons la vie, ce sera notre tour de répondre à cette question.