L’horreur de la souffrance

Article original: http://reducing-suffering.org/the-horror-of-suffering/

Traduction libre par Raphaël Pesah

Résumé

 

Je pense que la souffrance extrême est plus grave que nous le croyons. Ma volonté de la prévenir est très forte, et j’aurais l’impression de trahir mes valeurs si j’adoptais une position plus souple.

 

Sommaire

  1. Résumé

2.Deux exemples

3.La souffrance n’est pas qu’une abstraction

4.Les émotions seraient incomparables

5.L’humilité épistémique

5.1.Premier niveau:  Quelle est l’intensité des différentes formes de souffrance ?

5.2.Deuxième niveau: Quelle est l’importance de la souffrance par rapport à d’autres émotions ?

5.2.1.Exemple: La peur de la mort

5.3.Troisième niveau: Quel poids donner à un système moral particulier face à un autre ?

6.L’urgence morale de la souffrance est largement admise

7.Notes

 

Deux exemples

 

À de nombreuses reprises, je me suis senti submergé par l’horreur de la souffrance dans le monde. Voici deux exemples choisis parmis beaucoups:

 

Un après-midi, alors que je marchais dans la rue, je vis de nombreuses fourmis sur le trottoir, certaines s’étant faites écraser. Je me demandai si je devais essayer de les mettre à l’abri des piétons, mais elles étaient trop nombreuses. Le nombre de fourmis était si grand qu’il m’était atroce de penser à la douleur qui accompagnait la mort de chacune d’entre elles. Bien sûr, c’est une goutte d’eau dans l’océan de la nature, mais voir la douleur de près me fit prendre conscience de cette horreur.

Peu après, j’appris qu’il arrivait que des patients reprennent conscience et se mettent à hurler lors d’opérations chirurgicales. Apparemment chaque année 0,01% de la population des États-Unis se réveille pendant l’opération:

Certains ne se souviennent que vaguement de qu’ils ont entendu, mais d’autres parlent d’une “douleur blanche intense” et de terreur, ce qui déclenchent des troubles émotifs à long terme.

 

Carol Weihrer, habitante de Reston en Virginie, raconte qu’onze ans après s’être réveillée pendant une opération visant à lui enlever un oeil malade qui la faisait beaucoup souffrir, elle souffre encore d’un syndrome de stress post-traumatique, elle ne peut dormir que pendant de courtes périodes, son humeur est instable et elle fait des crises de panique.

 

Weihrer, qui a créé le groupe Campagne de Sensibilisation à l’Anesthésie, rapporte avoir entendu le médecin donner ses instructions: “Coupez plus profondément, tirez plus fort.” “En fait, je les ai vu couper le nerf optique quand tout est devenu noir.”, raconte-t-elle.

 

Elle se rappelle: “Étendu sur la table, on pense, on prie, on insulte, on veut se venger de ce qui nous arrive, on supplie, on essaye de s’échapper de la table d’opérations, de crier, de bouger pour leur faire comprendre qu’on est réveillé. En effet, on est comme enterré dans un corps.”

 

Même la procédure préventive routinière qu’est la coloscopie peut être atroce pour certains patients. On recommande un coloscopie tous les dix ans pour tous les adultes à partir de 50 ans. De façon alarmante, les patients peuvent ne pas se rendre compte de la douleur qui accompagne la procédure à cause de médicaments amnésiants comme l’Hypnovel qui empêchent les souvenirs d’être conservés. L’article “Une douleur liée à la molécule midazolam mais dont on ne peut pas se souvenir: un sondage des médecins d’Allemagne du Sud pratiquant l’endoscopie” traite de l’endoscopie, mais les découvertes relatives à la coloscopie pourraient s’appliquer:

 

Quatre-vingt-huit pourcent des médecins consultés ont l’impression que leurs patients ressentent de la douleur pendant une endoscopie avec de la midazolam +/- des opioïdes, mais ne s’en souviennent pas après coup. Quatre-vingt-douze pour cent affirment qu’il arrive que les patients poussent des gémissements et presque la moitié parle de cris (48%). La majorité des médecins (91%) sont témoins de violents mouvements de défense ou ont besoin de maintenir le patient sur la table d’examen à cause de ces mouvements (75%). Soixante-dix pour cent souhaitent que les salles d’examen soient insonorisées de sorte que le bruit n’atteigne pas la salle d’attente […].

 

Voici le récit d’un patient qui a passé une coloscopie:

 

À mon réveil, j’étais de retour dans la salle avec les rideaux, et mon petit-ami attendait que je me réveille à mon chevet. Je me sentais épuisé et engourdi. Je ne me souvenais pas vraiment des choses qui m’étaient arrivées, et je mis un moment à prendre conscience de mon environnement. Le peu de mots que j’arrivais à prononcer était incompréhensible. On me disait que mon examen s’était bien passé, et apparemment que je posais cette question encore et encore. Finalement, l’effet des médicaments s’estompa, je m’habillai et j’allai manger avant de retourner chez moi. Les résultats étaient bons, c’était l’important, n’est-ce pas ?

 

Peut-être. Voici ce qui était réellement arrivé. Alors qu’on m’emmenait dans la salle d’examen avoisinante, on pria de façon inattendue mon petit-ami de quitter la salle où il était et d’aller en salle de réception. Quand il demanda à l’infirmière pourquoi il devait s’éloigner, elle lui dit: “Et bien, vous savez, pendant l’intervention, il peut y avoir…vous savez.” Il n’insista pas et se rendit en salle de réception. Mais après 35 minutes, il était nerveux et retourna dans la salle proche de la salle d’examen. Je n’étais pas là, mais il lui semblait entendre ma voix paniquée en provenance de la salle d’examen. L’infirmière s’empressa de venir vers lui pour lui dire que la coloscopie n’était pas terminée. On lui demanda immédiatement de quitter la salle, ce qu’il fit avec réticence.

 

Bien que je ne m’en souvienne pas, mon petit-ami fut autorisé à me voir une fois l’examen terminé. Il me dit que j’avais l’air désorienté, et qu’il semblait que j’avais pleuré -en gros mes yeux et mon nez étaient rouges et humides. L’anesthésiste était à côté (encore une fois, je ne souviens que de la présence de mon petit-ami), et il lui dit que j’étais un peu sonnée car j’avais eu “quelques difficultés” avec la procédure et que j’avais eu besoin de plus de médicaments. Il lui assura que j’allais reprendre mes esprits rapidement. Il me dit que j’avais du mal parler de façon cohérente, et qu’il ne pouvait comprendre ce que je disais. L’infirmière dit à mon petit-ami et à moi que l’intervention s’était “bien passée, sans incidents”, mais je ne m’en souvenais pas et je reposai la question encore deux fois après ça.

 

[…] Désormais je me souviens m’être réveillée et avoir souffert le martyr. Je me souviens leur avoir crié d’arrêter, de le retirer. Je me souviens qu’on m’ait dit que c’était bientôt terminé, mais j’avais crié que c’était trop douloureux. Je suppose qu’à ce moment on me redonna des médicaments, puisque j’ai oublié la fin de l’examen, jusqu’à mon réveil.

 

[…] J’ai mis au monde deux enfants, donc la douleur ne m’est pas inconnue. Si j’ai pleuré et crié, cela signifie que c’était insoutenable.

 

La souffrance n’est pas qu’une abstraction

 

Plus généralement, la perspective horrible de la souffrance de fin de vie, causée par les toutes les complications médicales, et qui aboutit au décès, me hante depuis qu’au lycée j’ai regardé des vidéos sur le sujet, bien que j’arrive normalement à ne pas y penser. À l’inverse de peurs plus spéculatives, la probabilité de souffrir en fin de vie est proche de 1, donc je ne peux la rejeter car elle serait irrationnelle.

 

J’ai prévu de me renseigner, quand je serais plus âgé, sur les moyens de minimiser la douleur pendant les opérations, sur les options d’euthanasie disponibles, etc. Mais il y a toujours le risque que j’ai un accident ou que je tombe malade avant, ce qui me placerait dans une situation de douleur extrême où j’aurais à prendre des décisions de santé avant d’avoir fait mes recherches. Ou, pire, je pourrais être dans l’incapacité physique et morale de décider pour moi-même, et étant donné que la plupart des gens tendent à penser que la souffrance n’est pas si terrible et peuvent être contre l’avortement, ce scénario est réellement effrayant.

 

La plupart des gens ne se soucient pas de la douleur médicale puisqu’elle est lointaine. Plusieurs de mes amis pensent qu’il est étrange d’être autant borné à la question de la réduction de la souffrance et ils ne partagent pas ma prévoyance à son sujet. Ils ont tendance à ne pas accorder trop d’importance à la douleur, et affirment que ce n’est pas si terrible. Ils pensent qu’il est très curieux que je ne veuille pas m’ouvrir à d’autres perspectives en matière de morale, et que je ne finisse pas par me rendre compte que la souffrance n’est pas tellement importante et que d’autres choses comptent de manière comparable.

 

Peut-être que les autres ne comprennent pas ce que c’est que d’être moi. L’éthique n’est pas une abstraction, une vue de l’esprit, par laquelle on choisirait un point de vue qui nous semble beau et élégant. Pour moi, l’éthique consiste à s’insurger contre les horreurs de l’univers et à supplier qu’elles s’arrêtent. Évidemment, j’apprécie les débats intellectuels, les idées captivantes, et les résolutions harmonieuses d’intuitions contradictoires, et j’ai conscience que si l’on veut sérieusement réduire la souffrance, il est nécessaire de s’intéresser à des sujets profonds et complexes. Mais, fondamentalement, il faut toujours en revenir à la souffrance, sinon ce n’est que de la masturabtion intellectuelle, alors que d’autres se font torturer. Bien sûr, et dans une certaine mesure, c’est nécessaire pour tenir. (Rob Wiblin dit quelque chose comme, “L’altruisme est un marathon, pas un sprint.”) Mais faire reposer notre perspective morale sur des abstractions agréables semble insoutenable pour un cerveau câblé comme le mien.

 

Dans un commentaire Facebook, j’ai écrit:

 

Ma position est ferme parce qu’il est facilement possible de ne plus tellement s’intéresser à la souffrance, et à la place de porter plus d’intérêt à de nombreuses autres causes. Il est facile qu’un organisme change de système de valeur jusqu’à ce que ce qui était le principal souci devienne une cause perdue. Prenons l’exemple récent des sushis vivants au Japon [les animaux sont servis et mangés encore vivants]. Le fait que des gens puissent savourer un repas à la mode sans accorder une pensée à la (potentielle) souffrance massive dont ils sont responsables illustre la vaste étendue des impulsions humaines. Il est facile pour nous, dans nos maisons confortables et avec le ventre plein, de méditer sur différentes valeurs morales abstraites qui éveillent notre intérêt.

 

Je refuse cela. Quand on laisse d’autres choses remplacer l’importance de la souffrance, ce n’est pas une amélioration, mais au contraire on s’éloigne de son but. Ce moi future ne serait pas à la hauteur de ce qui me tient aujourd’hui, et je ne veux pas que cela arrive. C’est le sentiment qu’auraient les personnes altruistes si elles se mettaient à dépenser tout leur argent en belles voitures et en manoirs.

 

Ceci dit, de nombreuses sous-questions vagues se posent quand on cherche à définir ce que signifie “réduire le plus de souffrance attendue possible”:  Quelles formes d’intelligence sont conscientes ? Doit-on pondérer par la taille du cerveau ? Comment gérer les infinis ? Etc. Il nous faut répondre à ces questions pour préciser le programme de la réduction de la souffrance. Mais elles n’impliquent pas qu’il faille abandonner la réduction de la souffrance pour d’autres valeurs attrayantes aux yeux d’esprits calmes et sereins, comme la complexité, ou le savoir, ou la vie ou n’importe quoi d’autre.

 

Matt Ball est une personne qui comprend mon point de vue:

 

L’enseignement le plus important que j’ai tiré des 20 dernières années, est que le coeur irréductible de ce qui compte est la souffrance. À l’époque, bien qu’étant certain de tout savoir, je ne connaissais rien de la souffrance. Depuis, néanmoins, j’ai eu une maladie chronique, et j’ai vécu des moments pendant lesquels je pensais que j’allais mourir, des moment pendant lesquels je souhaitais mourir. À l’époque, j’étais préoccupé par des abstractions, des mots et des principes; je plaidais contre l’exploitation, l’oppression, je défendais la libération, etc. Je ne prenais pas la souffrance au sérieux. Désormais, maintenant que je sais ce qu’est réellement la souffrance, et que je sais à quelle point elle est répandue sur Terre, mes préoccupations antérieures semblent, disons-le avec douceur, ridicules.

Les émotions seraient incomparables

 

En 2006, j’eus une conversation avec ami à propos du problème que posait l’échange de souffrance contre d’autres émotions. Il me dis que d’après son expérience, des émotions différentes peuvent être non seulement fortes ou faibles mais même “incomparables” entre elles; certains états émotionnels peuvent sembler incompatibles avec les souvenirs d’autres états émotionnels. Je lui répondis qu’on est obligé de les comparer, et que les décisions que nous prenons insinuent qu’il existe des taux de change entre les émotions. Bien que ce soit vrai, je pense qu’il y a une certaine sagesse dans la vision de mon ami.

 

Les organismes résolvent systématiquement des dilemmes à propos de leur bien-être, comme en surmontant le froid de l’extérieur de la grotte pour trouver de la nourriture. La capacité à faire ce genre de compromis est même un indicateur du développement cognitif des animaux, par exemple les crabes sont davantages réticents à abandonner les coquilles de meilleure qualité. Mais je pense qu’il existe un point au-delà duquel la capacité du cerveau à faire ce genre de compromis atteint sa limite. Si une émotion dépasse ce seuil, l’organisme tout entier ne cherche plus qu’à répondre à cette émotion. C’est particulièrement vraie pour la douleur. Au-delà d’un certain niveau d’agonie, plus aucun bénéfice ne peut l’emporter sur la souffrance de cette organisme, et chaque fibre de son être essaye de s’en extraire.

 

O’Brien l’explique bien dans 1984 (Partie 3, chapitre 5):

 

Mais il y a pour chaque individu quelque chose qu’il ne peut supporter, qu’il ne peut contempler. Il ne s’agit pas de courage ni de lâcheté. Quand on tombe d’une hauteur, ce n’est pas une lâcheté que de se cramponner à une corde. Quand on remonte du fond de l’eau, ce n’est pas une lâcheté que de s’emplir les poumons d’air. C’est simplement un instinct auquel on ne peut désobéir. Il en est ainsi pour vous avec les rats. Vous ne pouvez les supporter. Ils constituent une forme de pression à laquelle vous ne pourriez résister, même si vous le désiriez. Vous ferez ce que l’on exige de vous.

 

Pour un organisme en train de vivre un moment de la sorte, il est littéralement vrai que la souffrance est pire que tous les plaisirs futurs possibles de l’univers. Qualifiez cela d’irrationnel ou d’étroit si vous voulez, mais il y a un fossé d’empathie entre vous et cet organisme. Vous et moi ne nous rendons pas compte en ce moment de l’intensité de cette souffrance, et on ne peut pas l’internaliser sans la vivre.

 

Par exemple:

 

Erich “Mancow” Muller, un présentateur d’une radio conservatrice de Chicago, voulut récemment faire taire les critiques du waterboarding [simulacre de noyade] une fois pour toutes. Il en ferait l’expérience lui-même, et pourrait ensuite convaincre les autres en toute certitude que ce n’est pas, en réalité, de la torture.

 

C’est ce qu’il pensait. Au lieu de cela, Muller fut convaincu du contraire.

 

“C’est bien pire que ce que je pensais, et je ne dis pas ça pour plaisanter”, déclara Mancow.

 

Susan Sontag parle de ceux qui ont subis la guerre:

 

“Nous” ne comprenons pas. Ce “nous” fait référence à tous ceux qui n’ont rien connu de comparable à ce qu’ont subis ceux qui ont vécu la guerre. Nous ne comprenons vraiment pas. Nous ne pouvons pas véritablement imaginer la terreur, l’atrocité de la guerre, et comment ça peut devenir normal. Impossible à comprendre, impossible à imaginer.

 

Il est important de se souvenir de cela quand on cherche à qualifier la souffrance extrême de “dommage collatéral acceptable pour la promotion d’un plus grand bonheur”.

 

Bien sûr, ceux qui cherchent à réduire la souffrance devraient rester réalistes et conciliants. Nous devons faire des compromis avec ceux qui pensent d’une façon différente au lieu d’essayer de faire pression en faveur de changements radicaux, qui n’auraient pas lieu et pourraient ternir notre cause. À la place, le but de cette essai est d’expliquer mon parcours et de faire comprendre pourquoi ce problème peut tant tenir à coeur.

L’humilité épistémique

 

De mon point de vue, il apparaît évident que la réduction de la souffrance est de la plus haute importance. Je pense que beaucoup de personnes sont d’accord pour dire que cet objectif est très important, surtout de façon abstraite, même si eux-mêmes n’ont pas les ressources physiques et émotionnelles pour s’y investir directement. Je pense également que les personnes qui ont des conditions de vie confortables et qui ont vraiment les ressources qui leur permettraient de travailler à réduire la souffrance peuvent se laisser entraîner par des distractions, et comme ils ne pensent pas à son étendue très souvent, ils partent du principe que la souffrance est moins prioritaire, ce qui serait différent s’ils avaient une plus grande proximité avec elle.

 

Bien que dans une certaine mesure je sois en désaccord avec les autres sur ces questions, j’admets qu’on peut laisser de la place à l’humilité épistémique quand on évalue les dilemmes éthiques, c’est-à-dire, donner de l’importance aux opinions des autres au lieu de compter entièrement sur son jugement personnel. On peut classer les motivations pour l’humilité épistémique en éthique en trois niveaux, classés par largesse croissante.

 

Premier niveau: Quelle est l’intensité des différentes formes de souffrance ?

 

Ce niveau semble important même pour le plus borné du groupe de ceux qui veulent réduire la souffrance. Ses propres expériences de souffrance ne recouvrent pas toutes les formes de souffrance ressenties par les différentes personnes et les différents animaux. Par exemple, même s’il pense qu’une heure de mal d’estomac est moins pire que de vomir et de se sentir mieux après, il pourrait être inapproprié d’imposer la même décision aux autres. Certains préfèrent vomir pour en avoir fini plutôt que d’avoir à endurer une nausée prolongée. Il existe de nombreux autres dilemmes éthiques de cette nature qui nous demandent de choisir entre des formes diverses de souffrance. Bien sûr, nous ne devrions pas penser aveuglément que quelle que soit la décision qu’une personne prend, celle-ci décrit son choix idéal. La douleur causée par le refus d’avoir des rapport sexuels si aucun préservatif n’est disponible est plus faible que la douleur à laquelle on peut s’attendre si on attrape une MST.

 

Deuxième niveau: Quelle est l’importance de la souffrance par rapport à d’autres émotions ?

 

Dans ce cas, une personne qui cherche seulement à réduire la souffrance pourrait ignorer les évaluations des autres, tandis qu’une personne qui adopterait une vision légèrement plus large pourrait en tenir compte dans une certaine mesure. Si une personne traverse un événement douloureux et conclut, même au moment de l’événement, que le jeu en vaut la chandelle, on peut sûrement s’accorder à dire qu’autoriser cette souffrance a eu un effet globalement positif. Je suis davantage sceptique quand les gens

 

  • donnent leur avis de façon abstraite, sans vivre réellement les épreuves en question, par exemple estimer avec insouciance que “la torture n’est pas si terrible”, parce que “la torture” n’est qu’un mot et non une expérience dont ils peuvent se souvenir et dont ils ont pu internaliser le sérieux, ou
  • donnent leur avis une fois le fait accompli, par exemple, “Ouais, tu sais, c’était horrible, mais ça valait le coup parce que ça a rapporté.” Il est assez facile de défendre ce point de vue une fois que la douleur est passée et qu’on récolte les fruits, mais leur avis pendant l’agonie aurait pu être très différent.

 

Exemple: La peur de la mort

 

Le dilemme de la souffrance vs. la mort est un cas pour lequel il est possible que j’aie besoin d’ajuster mon évaluation des valeurs des gens. Personnellement je ne comprends pas l’élan qui pousse à éviter la mort. Pour moi la mort apparaît comme la conclusion pacifique d’une vie épanouissante, et je ne pense pas qu’elle soit un mal. Bien sûr, je suis obligé de rester en vie aussi longtemps que possible pour faire autant de bien que possible autour de moi, mais quand l’inévitable se produira, qu’il en soit ainsi. Je suis d’accord avec cette citation, attribuée probablement à tort, à Mark Twain: “Je ne crains pas la mort. J’étais mort des milliards et des milliards d’années avant ma naissance, et cela ne m’a pas gêné le moins du monde.”

 

Pourtant les autres ont l’air de voir les choses différemment. La peur de la mort est un élément central de la vie religieuse, culturelle et personnelle de nombreuses personnes autour du monde. Il existe même une théorie psychologique fondée sur l’hypothèse que les comportements des gens ont pour finalité la réduction de la peur de la mort. Ce n’est pas seulement religieux; même de nombreux athées que je connais sont mortellement terrorisés de leur mortalité.

 

Plus généralement, les organismes semblent avoir un instinct de survie, parfois en dépit de leur intérêt hédoniste. Les personnes en phase terminale qui s’accrochent à la vie, même dans des situations de douleur extrême, en sont un exemple. Mon opinion subjective concernant la valeur de la souffrance contre la valeur de la vie ne peut pas expliquer cela. Une première approche consiste à affirmer que ces personnes sont irrationnelles, mais une seconde possibilité est de dire que ma psychologie personnelle est étrange, et que je ne parviens pas à ressentir un sentiment authentique que de nombreux autres conservent même après réflexion.

 

Troisième niveau: Quel poids donner à un système moral particulier face à un autre ?

 

Ce niveau d’abstraction ne concerne pas seulement les conséquences de la prise en compte de l’opinion morale d’un organisme, dans un cadre conséquentialiste, mais le système moral de l’organisme lui-même. Donner du poids épistémique aux opinions morales des autres est une position controversée. Par exemple, souhaiteriez-vous donner de l’importance au système moral d’Hitler ? Pour chaque opinion morale il est généralement possible de concevoir qu’une autre personne défende la position opposée.

 

Il existe des justifications intrinsèques, qui trouvent leur fondement dans la volonté de trouver des compromis, de donner de l’importance aux opinions des autres, mais même dans l’absolu, j’aurais tendance à vouloir en donner. Si vos opinions morales aboutissent à une conclusion que de nombreuses personnes trouvent horrible, pas simplement en apparence mais même après réflexion, cela devrait au moins vous faire réfléchir. Certains psychopathes commettent des actions épouvantables sans avoir conscience de leur caractère abominable. Si, de la même manière, nous considérons qu’une certaine vision morale se tient, bien qu’elle fasse horreur à presque tout le monde, ne sommes-nous pas dans une position similaire ?

 

Bien sûr, il y a des exceptions. Si on vivait dans un monde rempli de fervents nazis, nos opinions seraient en contradiction avec celles de presque tous. Dans notre multivers, il existe des mondes remplis de fervents nazis. Mais de manière générale, il semble que si vous essayez de combattre une opinion morale largement majoritaire et que personne ne change le moins du monde en écoutant vos arguments, il y a plus de chance que ce soit vous qui ayez tort. [a] (J’emploie le mot “tort” dans un sens littéraire, dans le sens de “quelque chose qu’une réflexion plus poussée vous amènerait à abandonner”, et non dans une forme confuse de réalisme moral.)

 

Donc je pense que ceux qui veulent réduire la souffrance devraient rester raisonnables. Ils ne devraient pas prôner des mesures que la plupart des gens sensés continueraient de refuser même après avoir minutieusement examiné leurs arguments. Nous devons absolument encourager la recherche, à la manière d’équivalents moraux de Copernic et de Galilée. Mais en pratique, quand des gens se battent comme des fanatiques pour défendre des opinions marginales, ils empirent la situation la plupart du temps, et cette idée-là devrait nous permettre de modérer l’impression que nous avons de défendre la cause ultime. (Merci à Nick Beckstead et à d’autres d’avoir insisté sur ce point.)

 

Bien sûr, il est difficile de déterminer à quel moment faire la promotion d’une nouvelle position morale, et à quel moment s’en remettre à l’opinion de la majorité. Il y a cinquante ans, l’opinion de la majorité affirmait que le mariage homosexuel était immoral, et que la souffrance des animaux n’avait pas d’importance. Cela ne signifie pas que les gens de cette époque auraient dû se satisfaire du statu quo. Mais on devrait commencer par contester l’opinion de la majorité sur le plan des idées. Puis si la nouvelle position gagne du terrain, on peut essayer de la mettre en pratique. En général, les choses se passent mal quand ce sont des groupes marginaux qui prennent les choses en main; on devrait commencer par essayer de toucher les coeurs et les esprits.

 

L’urgence morale de la souffrance est largement admise

 

Certains prétendent parfois qu’il n’est pas normal d’accorder tant d’importance à la souffrance par rapport à d’autres valeurs. J’admets qu’en pratique, la plupart des gens n’ont pas un comportement qui traduit un attachement particulier à la réduction de la souffrance. Cela dit, de nombreuses institutions tout au long de l’histoire sont en adéquation avec l’idée que la prévention de la souffrance est prioritaire. Par exemple:

 

    • Le bouddhisme: La vie est remplie de souffrance et l’objectif est de fuir la douleur liée à l’existence matérielle. [b] Le bouddhisme a entre 350 et 550 millions de fidèles. On peut trouver certaines idées similaires dans l’hindouisme, qui a environ 1 milliard de fidèles.
    • Le pessimisme: Des formes variées de pessimisme philosophique mettent l’accent sur la quantité considérable de souffrance dans le monde. Arthur Schopenhauer en est un représentant classique.
    • L’asymétrie entre la création de souffrance ou de bonheur: Il me semble que la plupart des gens sont d’accord avec ce que Jeff McMahan appelle “l’Asymétrie”: qu’il est immoral de créer de la souffrance mais qu’il n’est pas immoral de refuser de créer du bonheur. Melinda A. Roberts et d’autres défendent l’idée d’une telle asymétrie. David Benatar met l’accent sur cette idée.
    • L’asymétrie entre la création d’envies qui sont satisfaites et l’entrave d’envies existantes: Dans “Une loi de Pareto pour les personnes potentielles”, Christophe Fehige défend ”l’antifrustrationisme”, selon lequel il est juste d’éviter de frustrer des envies, mais pas de ne pas créer d’envies qui sont satisfaites. Il écrit: “Nous avons l’obligation de satisfaire ceux qui ont des envies, mais pas d’obligation de créer des envies qu’on peut satisfaire” (p. 518). Voir aussi “Dieu est-il notre bienfaiteur ?” de Dagfinn Sjaastad Karlsen.
    • L’antinatalisme: De nombreux penseurs à travers l’histoire ont exprimé des opinions antinatalistes.
    • Les opinions similaires à celles présentées dans “Ceux qui se sont éloignés d’Omelas”: Le récit de la ville d’Omelas met en valeur le principe selon lequel il est immoral que certains souffrent pour que d’autres soient heureux. Ursula K. Le Guin s’est inspirée pour son histoire de William James, qui lui même s’était inspiré de Fyodor Dostoyevsky. Ce thème apparaît dans d’innombrables autres oeuvres, comme dans ce passage de La Peste d’Albert Camus: “Qui pouvait affirmer en effet que l’éternité d’une joie pouvait compenser un instant de la douleur humaine ?”
    • Les différentes formes de conséquentialisme centré sur la souffrance: l’utilitarisme négatif, le conséquentialisme négatif, le prioritarisme, “l’éthique maximin”, et d’autres positions proches qui accordent plus d’importance à la souffrance extrême qu’au bonheur.
    • Les philosophies opposées la souffrance: Plusieurs personnes prônent une éthique ciblée sur la réduction de la souffrance, dont

 

  • La réduction de la souffrance comme le principe fondamental de l’éthique: Thomas Metzinger: “Indépendamment de nos engagements en matière de morale et de nos contraintes particulières, nous pouvons et devons certainement tous être d’accord, qu’en principe, la quantité totale de souffrance devrait être réduite pour tous les êtres capables de ressentir consciemment la souffrance”. L’idée selon laquelle la souffrance a une importance morale particulière semble être une intuition particulièrement répandue.

 

 

Le Foundational Research Institute dispose d’une bibliographie plus complète des textes qui défendent une variété de théories morales centrées sur la souffrance.

 

Notes

[a] Cette blague bien connue illustre cette idée:

Un personne âgé conduit sur l’autoroute, quand le téléphone de sa voiture sonne.

Il répond et entend sa femme le prévenir d’une voix alarmée: “Herman, je viens d’entendre aux infos qu’une voiture roulait en sens inverse sur l’autoroute 280. Sois prudent !”

Herman lui répond, “Il n’y en a pas qu’une seule. Elles sont des centaines !”

 

[b] Le livre Les conséquences de la Compassion: Une interprétation et une défense de l’éthique bouddhiste défend l’idée que Shantideva “pourrait avoir des objectifs similaires à ceux d’un utilitariste négatif, même s’il n’utiliserait pas les mêmes moyens pour y parvenir” (p. 101). Cet article, qui cite La Nature de l’éthique bouddhiste, affirme que “Keown a la conviction que le système moral le plus proche du bouddhisme est l’utilitarisme négatif. L’utilitarisme négatif est une version de l’utilitarisme qui accorde la priorité au soulagement de la douleur avant l’augmentation des plaisirs, en d’autres termes qui prône la disparition de la souffrance plutôt que la maximisation du bonheur. Cela fait écho à la doctrine du salut bouddhiste dans la mesure où les deux éthiques placent la souffrance au centre de leur système (176).”