Traduction de The case against speciesism

 

Un cheval ou un chien adultes sont des animaux incomparablement plus rationnels, et aussi plus causants, qu’un enfant d’un jour, ou d’une semaine, ou même d’un mois. Mais s’ils ne l’étaient pas, qu’est-ce que cela changerait ? La question n’est pas : Peuvent-ils raisonner ? ni : Peuvent-ils parler ? mais : Peuvent-ils souffrir ?

Jeremy Bentham, 1789

Pensez à n’importe quelle caractéristique « humaine ». Dans la plupart des cas, sinon dans tous, il existe des humains qui n’ont pas cette caractéristique – et des animaux non humains qui la possèdent. Certains êtres humains n’ont pas la même intelligence, la même éloquence ou les mêmes capacités de raisonnement que les autres, et pourtant on considère tous les humains comme moralement égaux, et l’on croît qu’aucun intérêt humain ou qu’aucune souffrance humaine ne compte plus que les autres.

Ainsi comment justifier que l’on ne tienne pas compte des intérêts ou de la souffrance des animaux non humains ? Comment peut-on justifier notre abus constant d’animaux non humains à des fins lucratives ? Nous pensons qu’une telle justification n’existe pas: deux souffrances égales devraient avoir le même poids. Accorder un poids inférieur à l’une des deux souffrances serait une discrimination arbitraire.

Malheureusement, des arguments comme ceux de Bentham ont été ignorés par la plupart des sociétés humaines pendant des siècles. Ce n’est que dans les années 1970 que le philosophe Peter Singer reprit là où Bentham s’était arrêté avec le livre révolutionnaire La Libération animale. Singer a popularisé le terme « spécisme », qui permet d’exprimer la discrimination concernant la façon dont les humains voient les autres animaux.

Qu’est-ce que le spécisme?

Le spécisme est une discrimination fondée sur l’appartenance à une espèce. C’est ce qui justifie qu’on peut manger un cochon tout en prenant soin d’un chien. C’est la raison pour laquelle on donne le droit de vivre aux humains, tout en refusant aux autres animaux la même chose. C’est ce qui explique qu’on utilisons le mot « animal » uniquement pour les animaux non humains, alors que les humains sont aussi des animaux. C’est ce qui justifie qu’on puisse entasser des milliers de poulets dans un hangar sombre et sale. C’est la raison pour laquelle certaines personnes sont bouleversées de voir des dauphins pris dans les filets de pêche, mais indifférentes quand il s’agit de poissons. C’est ce qui explique que  selon l’individu qu’on tue, il peut s’agir d’un « meurtre » ou d’un « sport ». Ce sont des abattoirs.

L’antispécisme est l’opposition à la discrimination fondée sur l’appartenance à une espèce. C’est accepter le fait que les cochons et les chiens ont des intérêts égaux à ne pas souffrir, et que ni l’un ni l’autre ne peuvent être blessés ou mangés. C’est résister aux pressions qui nous poussent à utiliser, manger, porter ou être indifférents aux êtres non humains. L’antispécisme est l’avis que deux souffrances égales comptent également, peu importe l’espèce des individus.

L’antispécisme n’exige pas que l’on traite tous les organismes de la même façon, mais simplement que l’on tienne compte des mêmes intérêts dans une mesure égale, indépendamment des espèces auxquelles appartiennent les individus concernés. Par exemple, l’antispécisme n’exige pas que l’on donne le droit de vote aux gorilles – les gorilles n’ont ni la capacité d’utiliser ce droit, ni d’intérêt à avoir un tel droit. L’antispécisme nous oblige à prendre en considération les intérêts des gorilles à vivre, à avoir des relations sociales, et à être à l’abri des souffrances physiques et psychologiques, et à éviter d’aller à l’encontre de ces intérêts dans la mesure du possible.

L’espèce dans le débat sur les droits des animaux

Certaines justifications sont couramment utilisées pour refuser aux animaux d’autres protections ou droits. Certaines se fondent sur le spécisme, d’autres non. Pour déterminer si notre résistance à donner des droits aux animaux non humains est causée par le spécisme, nous pouvons utiliser les heuristiques suivantes: 1) La justification qu’on utilise pour du refuser des protections est-elle moralement pertinente ? Et 2) Si c’est le cas, s’applique-t-elle uniquement aux humains, et à tous les humains ?

De nombreux arguments pour refuser de compte des intérêts les plus fondamentaux des animaux non humains reposent sur l’exceptionnalisme humain, et ces arguments sont systématiquement motivés par le spécisme (ou plus précisément par l’anthropocentrisme). Quand on examine les capacités cognitives des animaux, on s’aperçoit que l’on change facilement les critères de ce qui constitue cet exceptionnalisme perçu. On modifie ces critères quand on découvre que les poissons peuvent utiliser et inventer des outils, que les pieuvres peuvent résoudre des énigmes, que les cochons en bas âge peuvent utiliser des miroirs, que les chiens de prairie peuvent communiquer avec des symboles verbaux, que les dauphins peuvent utiliser le langage pour se coordonner dans la résolution d’un problème, que les chimpanzés ont une métacognition et peuvent mentir, que les geais ont une mémoire épisodique, que les éléphants peuvent être en deuil, que les poulets transmettent un savoir culturel, que les rats se livrent à des actes d’altruisme, que les corbeaux et les chiens jouent, que les animaux non humains peuvent avoir des psychopathologies et sont capables de tomber en dépression, ad infinitum.——– Notre volonté désespérée d’affirmer qu’une caractéristique exceptionnelle sépare l’homme de tous les autres animaux révèle à quel point notre spécisme est profond : malgré notre connaissance de l’évolution et de la génétique, et malgré une science cognitive et comportementale en constante augmentation démontrant combien nous partageons avec les nonhumains, nous sommes résistants à accepter que nous ne sommes qu’une autre des nombreuses espèces animales.

Certains s’abstiennent particulièrement souvent de justifier le déni des droits des animaux non humains en invoquant le fait qu’ils ne sont pas intelligents, qu’ils ne peuvent pas parler ou qu’ils ne peuvent pas raisonner sur la moralité ou exécuter des obligations contractuelles. Oubliez un instant que ces affirmations sont largement incorrectes et qu’il y a des nonhumains qui surpassent les jeunes enfants humains dans la capacité de raisonnement et des adultes dans d’autres prouesses cognitives, et d’autres qui utilisent le langage et prennent des décisions morales. Imaginez plutôt que ces critères s’appliquent aux humains : nous serions à juste titre indignés de la proposition selon laquelle certains êtres humains devraient recevoir une considération morale beaucoup moins importante que d’autres simplement parce qu’ils sont moins intelligents, ou moins explicites, ou parce qu’ils sont trop jeunes ou handicapés mentaux pour se comporter moralement, ou parce qu’ils sont autrement incapables de passer des contrats ou d’assumer des responsabilités. Ces caractéristiques ne déterminent pas si nous nous soucions du bien-être des autres humains. Non seulement ces critères ne parviennent donc pas à créer une distinction significative entre les humains et les autres animaux, mais nous les considérons déjà comme moralement insignifiants de toute façon.

Parfois, on prétend qu’un être devrait se voir accorder des droits basés sur les capacités ou les intérêts moyens de son groupe, mais cet argument ne tient pas non plus à l’examen. Si l’on considère la capacité moyenne d’une espèce, un jeune enfant devrait avoir le droit de conduire, et un homme devrait pouvoir exiger le même accès aux services publics de santé prénatale qu’une femme enceinte. Le premier serait dangereux; le second serait inutile. Ni l’un ni l’autre n’irait loin au tribunal. Non seulement nous n’appliquons pas une telle règle à notre propre espèce, mais il n’ y a pas non plus de justification substantielle pour laquelle nous devrions considérer la capacité moyenne de l’espèce – nous pourrions tout aussi arbitrairement considérer les capacités moyennes du sexe, de la race, de la classe ou du phylum d’un individu.

Étendre notre cercle moral

Les humains ont une capacité alarmante d’éteindre notre empathie pour les individus d’un  » out-groupe  » perçu, surtout lorsque le bien-être – ou même un intérêt insignifiant – de notre propre  » groupe  » est menacé. Heureusement, nous avons accompli des progrès significatifs contre de nombreuses formes de discrimination au cours des derniers siècles. Malgré la longue histoire des guerres, de la violence et des conflits, la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 des Nations Unies affirme les « droits égaux et inaliénables de tous les membres de la famille humaine ». Veiller à ce que les autres ne soient pas victimes de discrimination est une préoccupation essentielle dans la société occidentale moderne, et nous concentrons nos efforts sur l’élimination des inégalités restantes (et substantielles), au moins parmi les humains.

Notre ambition est d’aider l’humanité à continuer d’élargir notre cercle d’inclusion morale pour englober tous les individus capables de souffrir. Dans le prochain texte de cette série, nous examinerons ce que signifie concrètement le fait de rejeter le spécisme et d’utiliser nos ressources aussi efficacement que possible.

 

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